La photographie semble obsédée par la netteté : pellicule au grain ultrafin, objectifs au piqué extrême, mégapixels en abondance, bruit réduit à rien. Cette fixation présente des racines profondes, tant historiques que théoriques.
Au cours des années 1920, les photographes comme les praticiens des beaux-arts se sont interrogés sur ce qui constitue le caractère unique de leur art. Pour les photographes, la réponse est venue haut et fort : c’est la connexion au réel. Finis donc les flous « artistiques » et autres manipulations pictorialistes qui éloignent l’image photographique du réel auquel elle est d’abord connectée. Cette façon de voir s’est incarnée entre autres dans le mouvement Group f/64 qui prônait la netteté absolue de l’image allant jusqu’à favoriser le tirage sur papier brillant — ce groupe est ainsi nommé parce qu’une ouverture de f/64 produit une très grande profondeur de champ. Âme de ce mouvement, Ansel Adams parlait de poésie du réel.
Du même souffle, Adams révolutionnait la photographie de paysage en y incluant des éléments évanescents : nuages, brouillard, eau en mouvement. En alliant ces éléments éphémères à dureté de la roche, il opérait une fusion du pictural et du linéaire qui rappelle l’art oriental. Le flou d’Adams n’était plus celui de l’artifice, mais celui du sujet lui-même.
En complément du net, le flou en photographie permet d’échapper à la technicité et de se rapprocher de la fugacité des choses.