Le tirage limité en photo numérique

2009/12/15

J’ai toujours été mal à l’aise à l’idée de limiter le nombre de tirages d’une photographie – bien que je l’ai toujours fait. Cela ne va-t-il pas à l’encontre de la nature même du médium qui permet la reproduction? Ce sentiment est encore plus vrai aujourd’hui à l’ère du numérique.

Devant la montée de « l’estampe numérique », le Conseil québécois de l’estampe originale a dû repenser et refondre son code d’éthique. Bien que l’estampe ne se soit jamais directement intéressée à la photographie, celle-ci peut profiter des réflexions de celle-là. L’estampe crée une distinction entre la matrice unique faite main et les reproductions multiples réalisées mécaniquement. C’est l’unicité de la matrice qui fait de l’estampe un art. En numérique, la matrice est un fichier sur un disque dur qui peut être dirigé vers une imprimante pour produire une multiplicité d’exemplaires. Mais attention! En photographie comme en estampe numérique, la matrice elle-même peut être reproduite un nombre indéfini de fois! Le monde de l’estampe se sort de ce paradoxe en prescrivant que seul l’exemplaire reproduit sur support permanent acquiert le statut d’œuvre d’art. À l’écran, la photo n’est pas une œuvre d’art; une fois, reproduite par l’imprimante juste à côté, elle le devient.

Dans l’univers classique, le fait que la matrice unique vient à s’user (le négatif peut être égratigné, etc.) et que chaque épreuve est tirée à la main peuvent justifier la limitation du nombre d’exemplaires produits. Cela a disparu dans l’univers numérique : la matrice est inaltérable et les épreuves sont produites de façon complètement mécanique. Comment justifier alors la limitation des éditions numériques? Deux possibilités. La première raison est bassement commerciale. En créant une pénurie artificielle, on fait grimper les prix. Cette pratique jugée condamnable pour les biens de première nécessité semble acceptable pour les biens de luxe dont l’œuvre d’art fait partie. La seconde raison va plus loin : c’est la question de la perte d’aura causée par la reproductibilité. L’aura se réfère à cette idée que l’œuvre d’art véritable soit réservée aux initiés plutôt que destinée aux masses. C’est la notion que l’art relève du sacré.

Déjà dans les années 1930, Walter Benjamin avait diagnostiqué la perte d’aura provoquée par la reproduction mécanisée en art. Le numérique est venu exacerber sa thèse. Que faire? Idéalement, j’aimerais pouvoir produire des tirages illimités de mes photographies. Le code de l’estampe permet le tirage ouvert où les épreuves sont numérotées séquentiellement et indéfiniment selon la demande. Mais pas un directeur de galerie ne me le permettra, dollar oblige. Au-delà des questions commerciales, est-il souhaitable de préserver le caractère sacré de l’art à l’ère du numérique, même au prix d’une pénurie artificielle?

2 Réponses to “Le tirage limité en photo numérique”

  1. anickloisel Says:

    Très intéressant. Permettez-moi d’utiliser le titre d’artiste en arts visuels et numériques, qui me représente bien, sur mon propre blog. http://www.anickloisel.wordpress.com
    Bon succès!

    • raymondaubin Says:

      Deux familles d’arts médiatiques viennt d’être identifiées : les arts cinématographiques et les arts numériques. Les arts médiatiques évoluent par ailleurs parallèment aux arts visuels. Dans les faits, la pratique de plusieurs artistes appartiennent à plusieurs familles.


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