Fenêtre, miroir et écran

2010/06/07

John Szarkowski, grand penseur de la photographie moderniste, a suggéré qu’une photographie constitue à la fois une fenêtre et un miroir. Il a omis une troisième métaphore : une photographie est aussi un écran.

La Renaissance a introduit une révolution dans la pratique de l’image, celle du réalisme, celle de l’imitation du réel. Au cœur de cette révolution se trouve l’invention de la perspective. La perspective, c’est l’art de représenter les choses telles qu’elles apparaissent à la vue. Dans une œuvre picturale réaliste, les objets sont disposés les uns par rapport aux autres de façon à obéir aux lois de la perspective. Comme au théâtre classique, l’image réaliste présente une unité de lieu et une unité de temps. Elle montre un seul point de vue. La photographie constitue l’apothéose du programme réaliste lancé à la Renaissance. Grâce à son objectif, à son déclencheur et aux lois de la physique, l’appareil photo reproduit instantanément à la perfection la perspective sur une surface sensible. Une photographie est véritablement une fenêtre, transparente et ouverte sur la profondeur du monde extérieur.

En même temps, une photographie est porteuse de sens. Elle exprime des idées, des valeurs ou des sentiments. Elle raconte parfois une histoire. Elle peut subtilement évoquer ces choses ou encore les exprimer crument. Une photo peut même être symbolique, c’est-à-dire, former un signe partagé par toute une société. Une photographie ne possède pourtant pas de sens en soi. Toute signification lui est donnée par le spectateur qui y apporte l’ensemble de ses connaissances et de son expérience. Alors, oui, une photographie est un véritable miroir.

 Depuis la Renaissance, on a presque oublié une autre dimension de l’image. Le Moyen-âge la connaissait, l’art africain ne l’a jamais perdue, les cubistes l’ont redécouverte : une image est aussi une surface opaque. Une photographie, c’est aussi une épreuve de papier, un moniteur de verre ou un écran de toile. Autrement dit, c’est un plan recouvert de formes, de lignes, de couleurs, de clairs-obscurs et de textures. Les pictorialistes, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, ont voulu affirmer la surface de la photographie. Ils grattaient les négatifs et peinturaient les épreuves. Plus tard, les dadaïstes ont créé des photomontages par découpage, collage, superposition et juxtaposition. Récemment, la photographie contemporaine plasticienne a remis en question le statut documentaire de l’image photographique. Les techniques de manipulation numérique ont exacerbé cette approche. Il existe ainsi un angle qui fait d’une photographie un écran sans profondeur, ne représentant rien d’autre que sa propre matérialité.

Fenêtre, miroir et écran forment les trois métaphores d’une photographie véritablement complexe.

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Une Réponse to “Fenêtre, miroir et écran”

  1. Gilles Aubin Says:

    Aujourd’hui avec tous les moyens techniques facilement à la disposition de tous, une photographie c’est aussi une devinette.


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